MOVING LIGHT

 


Mouvoir/Emouvoir
Pourquoi un titre en anglais? En hommage à Anthony McCall, bien sûr, mais aussi parce que l'anglais to move, comme le latin movere, signifie à la fois (se) mouvoir et émouvoir. Or, cette association, déjà au cœur de l'antique art de persuader—la rhétorique vise à toucher son auditoire pour mieux le pousser à l'action—, est le propos de cette exposition et l'hypothèse de travail du colloque qui l'accompagne1: mouvement et émotion seraient indissociablement liés dans l'art et dans l'expérience esthétique que l'on en fait.

On connaît le motif ancien des statues qui s'animent, du portrait auquel il ne manque que la parole, ou le traitement par la littérature fantastique du franchissement des limites entre l'art et la vie2. Ces mythes ou ces récits soulignent combien l'art, pour égaler la vie, aspire au mouvement. Mais ce n'est pas le mouvement pour le mouvement qui est visé (après tout, un automate bouge et n'est pas de l'art pour autant); c'est le mouvement en tant qu'il permet d'exprimer ou de susciter l'émotion (ou plus généralement l'expérience esthétique).

Si l'on considère, par ailleurs, le lien étroit entre art et lumière (changeants jeux d'ombre sur la statuaire et l'architecture, clair-obscur de peinture, vibrations lumineuses des Impressionnistes), l'on se rend compte que lumière et mouvement sont parmi les éléments les plus fondamentaux de toute recherche artistique, et notamment plastique—d'autant plus que la lumière est elle-même mouvement, propagation, flux, vitesse. Il était, dès lors, indispensable d'associer à ces thèmes de réflexion deux artistes dont les matériaux principaux sont les mêmes: la lumière, la durée et le mouvement.

La lumière et le temps
C'est une chance de pouvoir exposer deux installations récentes d'Anthony McCall, artiste britannique installé à New York et mondialement reconnu, exposé dans les plus grands musées d'art contemporain. Ses "Solid Light Films" (ou "films de lumière solide") nous invitent à une expérience à la fois simple et singulière. Les formes ondulantes qu’il projette en faisceaux lumineux dans l’espace sont révélés par une brume artificielle sous la forme de volumes de "lumière solide", de sculptures ou d’architectures de lumière que le spectateur peut explorer et contempler à loisir. A la limite de l'immobilité, ces formes évoluent néanmoins, transforment intégralement l’espace et nous font vivre une expérience physique, émotive et sensible unique, où la lumière semble presque matérielle et l'écoulement du temps ralenti.

Tandis que les installations de McCall, hésitant entre sculpture et cinéma (en noir et blanc), semblent relever du dessin, voire de la perspective, Charlotte Beaufort, tout en utilisant les mêmes matériaux fondamentaux—lumière, durée, mouvement—, œuvre en coloriste (elle avoue son goût pour Rothko et les peintres du Color Field). Elle s'intéresse à la lumière comme matière et texture, à la couleur comme événement de perception. Souhaitant pratiquer un "art du phénomène" plutôt que de l’objet, elle explore les effets d’apparition et de disparition que la lumière et la couleur mouvantes peuvent susciter. Ses partitions de lumière fraient un chemin entre la peinture et la musique. L'orchestration des couleurs et des tons, le travail sur le rythme et les variations, la production d'événements abstraits et dépourvus de référent sont des aspects que son travail partage avec la composition musicale. Et l'on sait à quel point la musique, avec sa mobilité, sa ductilité, sa souplesse, est, de tous les arts, celui qui, malgré son abstraction, touche au plus près des émotions par son traitement de la temporalité.

La lumière et le corps
Mais les effets que produisent les quatre installations exposées ne se limitent pas à des phénomènes purement intellectuels ou visuels (on sait que la vision est réputée le plus abstrait des sens). Tant dans les Å“uvres exposées d'Anthony McCall que dans celles de Charlotte Beaufort, l'expérience du spectateur est aussi l'expérience phénomonénologique d'un rapport modifié à l'espace et au corps. Les quatre installations proposées, avec douceur mais fermeté,  enveloppent le spectateur consentant, l'incitent à se déplacer, à chercher des points de vue différents, à s'interroger sur ses perceptions et celles de ses voisins, à jouir de l'atmosphère étrange et paisible créée par ces formes lumineuses changeantes. Il y a une part synesthésique à l'expérience, car le spectateur est confronté à des mouvements et des bouleversements importants de son espace qui ne s'accompagnent d'aucun son.

Cependant, si les deux artistes semblent explorer des territoires communs, c'est chacun avec son style propre et avec des effets singuliers. Tandis que les "Solid Light Films" de McCall enveloppent notre corps de leurs architectures de lumière que le brouillard artificiel "matérialise" dans l'espace et reconstruisent ainsi autour de nous un espace mouvant avec lequel nous composons et auquel nous participons (individuellement et collectivement), les installations de Charlotte Beaufort interrogent notre vision, sondent les seuils inexplorés de nos perceptions colorées et de notre rapport à l'espace (et à la lumière), nous émouvant par la manière dont nous sommes ainsi, délicatement mais fermement, décalés de notre rapport usuel au monde.

Quatre Å“uvres pour  une exposition, cela pourrait paraître peu. Mais chacune des quatre installations présentées ici développe un cycle complet, parfois long, que le spectateur aura plaisir à revoir et à éprouver à chaque fois différemment—comme on récoute un morceau de musique.

Bertrand Rougé

 

1 - L'exposition "Moving Light" a été conçue en association avec le 17ème colloque de la série "Rhétoriques des arts", organisé, les 10, 11 et 12 janvier 2008, à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour par le Centre Inter-Critique des Arts et des Discours sur les Arts (CICADA, EA 1922). Ce colloque interdisciplinaire a pour titre: "Mouvoir/Émouvoir, ou la fonction esthétique?"

2 - Citons, par exemple, "La Vénus d'Ille" (1837) de Prosper Mérimée, "Le portrait ovale" (1842) d'Edgar Poe, ou Le Portrait de Dorian Gray (1890) d'Oscar Wilde.

 

(Texte publié dans le catalogue Moving Light: Anthony McCall, Charlotte Beaufort, Presses Universitaires de Pau, 2013).

 

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