LA CATHÉDRALE ET LA CRYPTE

 

 

Assaillie par l’émotion devant les fentes lumineuses de Charlotte Beaufort, je me demande pourquoi. Mais faut-il chercher une raison d’être émue ?

Gageons que les circonstances de l’émotion en sont partie prenante. J’arrivai aux premiers jours brouillasseux  de janvier dans les anciens abattoirs de Pau, après une première journée d’un colloque dont le thème « mouvoir/émouvoir Â» devait trouver à s’exemplifier dans les travaux de Anthony McCall et Charlotte Beaufort. Un lieu d’art contemporain est aujourd’hui souvent reconnaissable à sa défonctionnalisation, à son minimalisme d’installation. Quand une friche industrielle trouve à se recycler, souvent on y trouve des Å“uvres contemporaines, comme s’il était impossible de réutiliser ce lieu pour autre chose. L’odeur d’une peinture blanche fraîchement et largement répandue sur les murs se mélange à celle de l’humidité sensible d’un endroit délaissé.

Le spectateur ne vient pas par hasard, il sait aujourd’hui qu’il se rend ici pour une exposition de lumière. La lumière s’expose-t-elle ?
 On va entrer tour à tour dans deux salles ressenties comme à peu près cubiques, centrées toutes deux par un pilier central, de section carrée, en métal. Même si, cela, on ne le reconstitue que par après, seulement après qu’on a eu pris ses repères. Car, quand on arrive, ces repères, on les cherche, et le pilier central paraît situé là pour les trouver. On s’y adosse pour ne pas tomber, car on vacille quelque temps.

La première impression, forte : les salles, cathédrales, semblent construites par et pour la lumière ; elles présentent le point commun de disposer de fentes lumineuses du plafond jusqu'au sol, fait-il partie du jeu de chercher la source de la lumière ? Sitôt qu'on comprend que la lumière vient d'un extérieur,  le qualificatif de cathédrale pour la première salle et celui de grande crypte pour l'autre, prennent leur valeur : les fenêtres de lumière diffusent une catégorie de lumière qu’on n’est accoutumé de voir que dans ces lieux. Là s'arrêtent les similitudes.

Un point commun entre les deux salles : l'intensité lumineuse varie, la couleur aussi, lentement.
Dans la salle 1, une vingtaine de fentes lumineuses produites par des barres de bois peintes en blanc (une vidéo en montre la construction dans l'antichambre) sont fixées près du sol et près du plafond sur des formes curvilignes ; l'espace entre elles se réduit vers le bout le plus éloigné de la porte, une impression de perspective en résulte, comme un chemin qu'on a commencé en entrant, et qu'on ne finira pas.

On s'approche de la lumière et l'on ose un Å“il au dedans des barres : la lumière apparaît, profonde, elle acquiert ainsi un volume ; la lumière apparaît aussi vaporeuse, elle acquiert aussi une substance ; après qu’elle a acquis cette matière qui sitôt se revêt de couleur, puis s'en dévêt en en changeant, doucement.

Si l'on décide, ce qui fut mon cas, de sortir hors de la salle pour y entrer à nouveau, on remarque alors ce qu'on n'avait pas perçu en première vision : d'autres pièces de bois, noires, non trouées, mais curvilignes aussi, du plafond au plancher, qui invitent dès l'abord à un regard sinueux. On s'arrête dans la salle pour un regard global, une musique semble saillir peu à peu et assaille bientôt. Trop d'émotion, trop de lumière, oblige à sortir. Trop. Excès d'émotion.

On attend un peu avant d'aller dans la salle 2. Une pauvreté apparente ici. La salle reconstruite en octogone, voilà la crypte, et aux trois directions de la pièce en entrant – en face, à gauche et à droite –, comme en repères cardinaux, une fente lumineuse, deux fois plus large que dans l'autre salle. Une tout autre sensation advient. L'envie rapide d'aller voir. La largeur de la fente retient à peine les épaules, on plonge la tête dans la matière de lumière, on voudrait plonger tout le corps, ou plutôt c'est lui qui tombe ; heureusement les fentes le retiennent ; on se retire pris de vertige ; et l'on recommence, plus tard, dans une autre qualité de lumière puisqu'elle a changé de couleur.

...

Et l'on rentre. Tout habités de prêter sens à l'idée que la lumière est corps et onde. L'impossible compréhension de l'unité broglienne dans la fonction d'onde s'est évanouie, on a compris, et je dirais volontiers que ce qui a fait comprendre, c’est la beauté, celle qui a provoqué l’émotion.

Marie-Dominique Popelard

 

(Texte publié dans le catalogue Moving Light: Anthony McCall, Charlotte Beaufort, Presses Universitaires de Pau, 2013).

 

 

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