VOLUME, LUMIÈRE, ÉMOTION

 

Née à Chartres en 1974, Charlotte Beaufort pratique un temps la photographie et se passionne très jeune pour le théâtre, la scène et la lumière. Formée à l'Ecole Supérieure d'Art Dramatique du Théâtre National de Strasbourg (1995-8), elle travaille au théâtre du Vieux Colombier au Festival d'Avignon, produit de nombreuses créations lumière et collabore artistiquement avec des metteurs en scène de renom.1

Très rapidement, sa fascination croissante va à la lumière "pour elle-même"—plutôt qu’au service d’un texte ou d’une mise en scène. Elle fréquente assidûment les musées, les galeries d’art moderne et de photographie, se passionne pour le traitement de l'espace et de la lumière de Mark Rothko, Louis Kahn, Tadao Ando, Anish Kapoor, découvre le travail de James Turrell, notamment à travers sa collaboration à To Be Sung, l'opéra de Pascal Dusapin. Malgré une carrière prometteuse dans le théâtre, elle décide d’abandonner le spectacle vivant, de recommencer des études et de poursuivre une recherche sur les artistes de la lumière, notamment autour du groupe d’artistes californiens des années 60 connu sous le nom de « Light and Space » : Robert Irwin, James Turrell, Maria Nordman, Larry Bell, etc.2

Inspirée par la réflexion de Robert Irwin autant que par les installations de James Turrell, elle oriente sa recherche plastique vers la production d’un « art du phénomène », où l’accent est mis sur l’apparition et la disparition d’événements lumineux éphémères qui nous font éprouver la matérialité/immatérialité de la lumière, et plus généralement les conditions et performances de notre perception visuelle.

Attentive à la spécificité des lieux et forte de son expérience technique du théâtre, elle concentre son attention et son savoir-faire sur deux conditions de l'apparition lumineuse: la configuration de l'espace d'exposition et la temporisation de sa partition de lumière, l'espace et le temps lui servant à la fois de cadre et de support à la manifestation du phénomène optique.3 A bien des égards, cette partition de lumière colorée, qui se déploie dans un volume incertain et se réduit parfois à une planéité illusoire, évoque et renverse à la fois les théories de Greenberg sur l'opticalité et la planéité, comme si soudain les toiles de Jules Olitski s'animaient sous nos yeux, dans une dimension simultanément spatiale et lumineuse. Volume et lumière, travaillés dans la durée, explorent cette dimension de notre rapport au monde qui s'étend de l'obscurité totale au plus grand éclat, du point et de la ligne à l'absence de limite spatiale: la voluminosité.

Mais l'expérience de la voluminosité n'est pas uniquement optique. Elle déborde amplement sur le champ haptique. C'est-à-dire qu'elle engage le corps entier et son rapport à l'espace. D'où le travail sur la configuration spatiale du lieu et la manière dont la lumière y pénètre ou s'en retire. D'où le choix de travailler sur la profondeur des ouvertures lumineuses et leur effet de lointain infini—au-delà des limites physiques supposées de l'architecture—, ou bien encore  sur la manifestation superficielle de la lumière, en fines membranes sensibles, immatérielles et presque palpables. D'où, aussi, le jeu sur les vides et les pleins, sur l'enveloppement du spectateur et sur le brouillage des limites.

Il ne faut pas réduire ces installations à une simple musique pour les yeux, à une partition lumineuse et colorée, ou à une jolie mélodie oculaire. Il faut prendre le temps et s'accorder la concentration pour aller au-delà. Bien qu'elle revendique clairement le désir de produire chez le spectateur une véritable expérience esthétique et rejette toute volonté d'agresser l'œil ou le corps—et on lui en sait gré—, Charlotte Beaufort travaille néanmoins en profondeur sur les sensations du spectateur. Une basse continue entêtante fonde et structure la composition et vient ébranler doucement les sens jusqu'à l'émotion que produisent les déplacements doux mais fermes de nos repères perceptuels. Comme pour les installations d'Anthony McCall, il faut prendre le temps de se laisser envoûter. Ici et maintenant, il faut être attentif au moindre déplacement chromatique, à la moindre nuance, à la délicatesse complexe des transitions. Il apparaît alors clairement comment, de subtils mouvements, peuvent naître de troublantes émotions.

Bertrand Rougé

 

1 - Par exemple, elle travaille à plusieurs reprises avec Eric Ruf, Eric Didry, Serge Tranvouez ou Joël Jouanneau, au Théâtre National de Strasbourg, au Théâtre Gérard-Philipe, au Théâtre de la Bastille, au Centre Pompidou et en divers autres lieux et festivals.

2 - Doctorante à l’Université de Pau, son corpus d’étude comprend également l’œuvre d’Anthony McCall. C’est cette circonstance qui nous vaut le plaisir de découvrir les œuvres de McCall au Pôle Culturel. L’ayant rencontré plusieurs fois au cours de l’année 2007 dans le cadre de ses projets de recherche, elle a pu lui proposer l’idée de cette double exposition « Moving Light » dont il a très spontanément accepté le principe.

3 - D'une certaine manière, ses matériaux principaux sont les mêmes que ceux d'Anthony McCall—l'espace, la lumière et la durée—et l'on pourrait décrire ses œuvres, pourtant si différentes, comme répondant elles aussi à la volonté affichée par McCall de produire "un film qui ne serait que film"…

 

(Texte de présentation de l'exposition Moving Light, 2008, publié dans le catalogue Moving Light: Anthony McCall, Charlotte Beaufort, Presses Universitaires de Pau, 2013).

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